Interview
Lucky McKee - The Woman
Au dernier Festival de Sundance, la projection du formidable The Woman, quatrième film de Lucky McKee, a failli virer à l’émeute. « C’est un film dégradant pour la femme et pour l’homme ! », s’est écrié un spectateur furieux avant de quitter la salle, tandis que d’autres ont accusé McKee de misogynie ‑accusation parfaitement absurde lorsqu’on se souvient de May ou de The Woods, deux films magnifiques portés par l’actrice Angela Bettis‑. Pourtant, une poignée de spectateurs intégristes et bigots n’ont visiblement pas goûté la vision de cette femme des bois capturée et torturée par une petite famille modèle (tondeuse à gazon, 4X4, maison cosy) dont le père, un psychopathe ordinaire, s’est mis en tête de lui apprendre la civilisation à l’américaine. Rencontre avec son auteur.

Avant même de sortir aux USA, votre film avait déjà provoqué de vives réactions…
LM : il y a tellement de films où tout est mis à disposition du spectateur. Lorsque je sors d’un film de ce type, je ne sais pas ce que je peux en dire, tant la place laissée à mon imagination est réduite. Si je n’ai rien à dire d’un film, s’il ne laisse pas des questions en suspens, cela ne m’intéresse pas. C’est ce que j’ai essayé de faire avec The Woman. Il faut le voir plusieurs fois. Tous les ans, je regarde Vertigo ou Shining, et à chaque vision, je les envisage différemment. Ne serait‑ce que parce que mon humeur a changé. Par exemple, l’apparition du « personnage surprise » à la fin de The Woman me permet de rebattre toutes les cartes du film à un moment où le spectateur pense tout savoir sur le récit. L’idée était de le pousser à revoir le film, parce que ce personnage, auquel on fait souvent référence sans jamais savoir de quoi il s’agit, détient la clé de l’histoire.

Comment avez-vous dirigé Sean Bridgers, l’acteur qui joue le rôle du père de famille ?
LM : je lui ai parlé de la théorie qu’Hitchcock avait des personnages de méchant : être un méchant sans avoir à retourner votre moustache ! C’est une leçon que j’aime bien. Je pense notamment à Joseph Cotten dans L’ombre d’un doute qui, en surface, joue un oncle bien sous tous rapports. Mais quand on gratte un peu, on découvre l’horreur. Regardez James Mason dans La mort aux trousses, il est si élégant et raffiné… Ou encore Claude Rains dans Les enchaînés. On voudrait tous être comme eux, des princes cultivés. C’est comme certains politiciens ou hommes d’affaires : de loin, ils ont un côté modèle, on aimerait presque être comme eux ‑je dis bien « presque ! »‑, mais quand vous commencez à gratter…

Que représente pour vous cette femme sauvage que la famille va tenter de dompter ?
LM : d’une certaine façon, elle incarne la pureté. Elle est la Femme d’un point de vue générique. C’est d’elle que nous venons. Vous savez, on éprouve naturellement de la sympathie pour un animal que l’on voit brutalisé. Pour elle, c’est la même chose. Quoi qu’elle fasse, on éprouve de la sympathie pour elle. Et étrangement, le public a plus d’empathie pour un animal blessé que pour un être humain à qui on ferait subir les mêmes sévices. Sans doute parce qu’un animal est considéré comme honnête, incapable de mentir. La femme de The Woman est comme cela. Lorsqu’elle se retrouve enchaînée, on voit le film à travers son regard et on comprend qu’elle se demande comment les femmes de cette famille peuvent se laisser manipuler par cet homme…

Les enfants, en tout cas le jeune fils de la famille, ont un comportement presque plus atroce que les adultes…
LM : oui, je crois que c’est finalement le personnage le plus malfaisant du film, bien plus que le père, et bien sûr que cette femme torturée, qui est une victime. Si cet enfant survit, on se dit qu’il sera bien pire que son père. Son père prend certes du plaisir à torturer cette femme, mais il le fait parce qu’il croit vraiment qu’il peut la « civiliser ». Pour ce gamin, c’est juste pour le fun, et donc plus effrayant. Il est censé être un symbole d’innocence mais il est déjà si abîmé, si corrompu par l’environnement dans lequel il a grandi.

Votre film débute un peu comme un soap‑opera, ce qui, en soi, en fait déjà un film d’horreur…
LM : je crois qu’il se passe beaucoup plus de choses effrayantes à la télévision qu’au cinéma ! C’est vrai que The Woman commence un peu comme Desperate Housewifes. Et puis Sean Bridgers est un acteur surtout connu pour ses rôles dans des séries télé américaines, comme True Blood. C’est sans doute dû au fait que notre culture, la façon de se comporter des Américains est largement relié à ce que montre la télé. Et puis forcer un être humain à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire, la torture, tout cela arrive dans les guerres bien sûr, mais aussi dans un cadre domestique. Regardez Massacre à la tronçonneuse, qui est sans doute le film plus le plus effrayant que l’on fera jamais, parce qu’il raconte des choses avec lesquelles chacun peut trouver un écho : partir en vacances avec des amis, à la campagne, dans un van, s’arrêter dans une station‑service…

Quel est le problème principal auquel vous avez été confronté ?
LM : mon vrai problème résidait dans la façon de filmer toutes ces horreurs, un viol, des abus d’enfants, des meurtres, de la façon la plus honnête possible, sans verser dans la complaisance ou l’horreur. Ne pas érotiser le viol, par exemple, ou esthétiser la violence. La scène de viol était la chose la plus difficile que j’ai eu à filmer : le viol n’est pas drôle, désirable, c’est d’abord un abus de pouvoir.
Par Jean-Baptiste Thoret • Publié le 11/05/12
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