Christopher Nolan, le colosse du cinéma
Après Oppenheimer, Christopher Nolan change encore d’échelle en s’attaquant à L’odyssée d’Homère. Une fresque monumentale pensée comme un retour aux sources du récit et du cinéma spectaculaire. Le réalisateur revient sur la genèse de ce projet hors norme, son approche du mythe et les choix qui ont guidé cette nouvelle aventure.
Auriez-vous pu réaliser L’odyssée il y a cinq ans ?
Je ne sais pas si j’en aurais été capable. Il y a cinq ans… Je pense que le succès d’Oppenheimer, d’un point de vue purement économique, a largement dépassé toutes nos attentes. Et ce succès vous donne une opportunité. Sur le plan financier, il vous permet de vous lancer dans un projet que vous n’auriez probablement pas pu faire autrement.
Pourquoi ?
L’odyssée est un film colossal. Il exige des moyens immenses. C’est aussi un type de film qui n’a plus vraiment été réalisé depuis très longtemps, voire jamais, si l’on pense à la mythologie grecque. Je crois également que je suis aujourd’hui davantage prêt à réaliser ce film que je ne l’étais il y a cinq ans, et plus encore qu’il y a dix ou vingt ans. Ce projet nécessitait toutes les techniques et tout le savoir‑faire que j’ai accumulés au fil de mes précédents films, notamment sur des productions de grande ampleur. Avec chaque nouveau film, on cherche toujours à se mettre au défi et à aller un peu plus loin.
Quel a été l’élément déclencheur qui vous a fait dire : « Ce sera mon prochain film » ?
C’est difficile à expliquer précisément. En réfléchissant à ce que je pouvais faire de nouveau, à la fois pour moi et pour le public, j’ai été surpris de réaliser que la mythologie grecque n’avait jamais vraiment été explorée par le cinéma moderne, alors même qu’elle constitue l’un des fondements de notre culture. Pour un cinéaste, c’est une perspective extrêmement stimulante. Mais ce n’est qu’en revenant au poème, en le relisant et en réfléchissant concrètement aux défis de son adaptation, que j’ai commencé à sentir qu’il y avait une matière dans laquelle je pouvais véritablement m’investir. Ce que l’on découvre en revenant à Homère, c’est que ce texte fondateur de la littérature contient, en quelque sorte, toutes les histoires. Tous les récits que nous racontons aujourd’hui au cinéma s’y trouvent déjà, d’une manière ou d’une autre.
Par exemple ?
Les histoires de retour au foyer, un thème que j’ai souvent exploré dans mes propres films, y sont déjà présentes. Je pense notamment à des récits que j’ai moi‑même racontés dans Inception, Interstellar ou encore à des histoires de vengeance, comme celles de la trilogie The Dark Knight. C’est précisément ce qui m’a attiré. J’y ai retrouvé des thèmes qui me passionnent et traversent mon travail depuis longtemps, mais sous une forme totalement différente, plus fondamentale, plus primitive, presque originelle. Cela permet, je crois, d’aller au cœur même de ces genres et de ces grands archétypes narratifs que l’on retrouve dans tant de films, pour en proposer la version la plus essentielle, la plus brute et la plus archaïque.
La structure non linéaire du film s’est‑elle imposée comme une évidence ?
Ce qui m’a surpris en revenant au poème, c’est de constater que sa structure est profondément non linéaire et qu’elle ne suit pas un ordre chronologique. Homère organise les événements avec une construction d’une très grande élégance. Cela m’a immédiatement parlé. J’ai réalisé de nombreux films bâtis sur une narration non linéaire et j’ai tout de suite été sensible à cette approche. Le fait de commencer à Ithaque, avec ce qui s’y passe, le mystère qui entoure l’absence d’Ulysse depuis vingt ans… tout cela m’a véritablement captivé. J’ai donc essayé de respecter au plus près la structure du poème. En réalité, je la suis même de façon assez fidèle. C’est cette architecture qui m’a servi de guide.
À quel moment Matt Damon s’est‑il imposé comme une évidence pour incarner Ulysse ?
J’essaie de ne pas penser aux acteurs lorsque j’écris. Quand on construit un personnage, si l’on pense déjà à un interprète, on pense forcément à ce qu’il a déjà fait, et cela limite le personnage. Je n’avais donc personne en tête pour incarner Ulysse pendant l’écriture. Ce n’est qu’une fois le scénario terminé que je me suis demandé qui était réellement ce personnage avec lequel j’avais passé tant de temps. C’est un homme extrêmement complexe, plein de contradictions, difficile à cerner. Ce n’est pas un héros traditionnel.
J’ai alors pensé à Matt. Je sais que c’est un immense acteur. J’avais déjà travaillé avec lui à deux reprises et je connais l’étendue de son talent. Mais c’est aussi une véritable star de cinéma. Il possède ce charisme et cette capacité d’empathie qui lui permettent d’emmener immédiatement le public dans le regard que son personnage porte sur le monde. J’ai compris que cela me permettrait de ne pas simplifier Ulysse. Je pouvais le conserver tel qu’il devait être : un personnage complexe, ambigu et exigeant, parce que Matt est capable de faire accepter cette complexité au public. Il peut l’amener à suivre ce personnage sans qu’il soit nécessaire de l’édulcorer dans l’écriture. Souvent, lorsqu’on écrit un héros, on est obligé de faire des compromis pour s’assurer que le spectateur reste constamment de son côté. Matt, lui, parvient naturellement à créer ce lien grâce à son immense pouvoir d’empathie.
Le retour d’Ulysse à Ithaque, avec ce plan dans l’encadrement de la porte, évoque immédiatement La prisonnière du désert de John Ford. Aviez‑vous ce film en tête en composant cette scène ?
Absolument. La prisonnière du désert est une influence majeure pour moi depuis longtemps. Je pensais également à Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Ce sont deux références qui ont clairement nourri cette scène.