Interview
Darren Aronofsky - The Wrestler
Personne n'y avait pensé. Il l'a fait. Tourner un film de catch avec Mickey Rourke. Darren Aronofsky a pris tous les risques pour son quatrième long métrage, et il est loin de regretter. Un combattant au cœur d'Hollywood.

Comment reliez-vous ce film avec vos trois premiers longs métrages, Pi, Requiem for a Dream et The Fountain ?
DA : avec The Wrestler, j’avais vraiment l’ambition de faire un film totalement nouveau. Mais c’est vrai que « Randy the Ram » est proche de mes précédents personnages, le choix qu’il doit faire est comparable, triste et ambigu. En fait, j’ai commencé à écrire le film par la fin, je savais qu’il se situerait dans le milieu du catch, que Mickey Rourke s’élancerait finalement du haut des cordes et que ce serait la dernière image.

La caméra colle au personnage joué par Rourke, à son dos, à ses déplacements, comme si elle entrait partout sur un ring. C’est un principe de mise en scène très fort…
DA : je dois cela à mon mentor en cinéma, Stuart Rosenberg, qui a réalisé Luke la main froide, Brubaker mais aussi Le pape de Greenwich Village avec Mickey Rourke. Et l’une des leçons qu’il m’a apprise lorsque je suivais ses cours, c’est que les bons acteurs savent utiliser leur dos pour jouer. Et il prenait l'exemple du Pape de Greenwich où Mickey Rourke, au moment de sa rupture avec Daryl Hannah, est filmé de dos. Cela suffit à comprendre ce qu’il ressent. Je voulais ouvrir The Wrestler avec le visage de Mickey Rourke, mais je me suis rendu compte que le mystère qui émanait de son corps, de sa démarche, de son dos, était incroyable. J’ai donc choisi de débuter le film avec ce corps incroyable, en le dévoilant partiellement et lentement. Et puisque tout le monde était curieux, en allant voir le film, de voir à quoi Mickey ressemblait maintenant…

Qu’avez-vous découvert sur l’univers du catch que vous ignoriez ?
DA : vous savez, un catcheur est moins un athlète qu’un performer, et le catch a plus à voir avec le théâtre, en tout cas avec une forme de spectacle, qu’avec le sport. Tout le monde sait que le catch est faux. Mais lorsque vous entrez dans ce monde, que vous rencontrez les joueurs, vous vous rendez compte que beaucoup ne peuvent même plus marcher à 40 ans. Ils ne vivent pas longtemps. Les dommages corporels et les blessures sont considérables, c’est pourquoi la question du vrai et du faux au cœur de ce sport est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Puis, j’ai réalisé qu’il y avait un autre niveau à cela : comment le personnage de Mickey a-t-il pu faire de ce monde son unique réalité ? Comment est-il devenu son alter ego sportif ? Beaucoup de catcheurs mélangent tout, ont oublié qu’ils jouaient des rôles. Sur et hors du ring, ils s’appellent tous par leur nom de scène. J’ai trouvé intéressant de me demander ce qui arrivait dans la vie de gens qui se prennent pour des personnages de dessin animé.

C’est un monde très triste…
DA : oui, un monde sur le délabrement, physique mais aussi personnel et social. Il y a une chanson de Charles Mingus, The Clown, qui m’a beaucoup influencé pour le film. En fait, c’est un poème qui raconte l’histoire d’un clown qui, pour continuer de faire rire les gens, doit se blesser, s’automutiler.

En même temps, vous saviez dès le départ que le film avait beau être une fiction, il possédait une part documentaire liée au retour de Mickey Rourke l’acteur…
DA : je sais que vous les Français, vous adorez Mickey Rourke, mais dans le reste du monde, on l’a oublié, on s’en fout. C’était une des inconnues du film : combien de gens respectent encore le travail qu’il a fait avant ? Combien savent qui il est ? Dans les années 1980, Mickey Rourke était la plus grande star de cinéma du monde ! Plus que James Dean. Pendant la promotion du film, j’ai discuté avec Brad Pitt, Sean Penn, Benicio Del Toro, et tous m’ont dit que lorsqu’ils ont débuté dans le métier, ils voulaient être comme Mickey Rourke.

Comment l’avez-vous persuadé de jouer ce rôle ?
DA : au départ, il a eu très peur de la similitude entre sa vie et celle de son personnage, et quand j’ai songé à un autre acteur à cause du manque de financement, il était assez content. Mais je crois qu’au fond de lui, il voulait relever le défi. Cela dit, il fut très dur à convaincre, et le tournage très difficile. Croyez-moi, Mickey n’est pas un acteur de télé prêt à faire n’importe quoi…

Pourquoi avoir choisi le catch ?
DA : je crois d’abord parce que personne ou presque ne l’avait filmé. Ensuite, c’est un phénomène tellement important et populaire aux USA, mais aussi dans le monde… Au début, beaucoup de gens ont tenté de me dissuader de faire ce film : « Un film de catch avec Mickey Rourke, mais tu veux foutre ta carrière en l’air ? ». Mais plus je me plongeais dans ce milieu, plus je le trouvais intéressant. Au fond, j’aime la pureté et la simplicité de ses enjeux : le Bien contre le Mal, l’Innocent contre le Corrompu, le Salaud contre le Pur… Chacun joue son rôle. Vu de loin, c’est la façon dont Bush a géré le monde au cours de ces huit dernières années. Et puis il y a quelque chose de très profondément américain dans le catch et la morale qui l’anime. Mais plus on se rapproche, plus les frontières se brouillent : le faux et le vrai se mélangent, on est surpris de l’amour incroyable entre ces catcheurs qui font mine de se détester et de la tendresse qui existe derrière ces masses gonflées aux stéroïdes.
Par Jean-Baptiste Thoret • Publié le 28/08/09
BONNES AFFAIRES