L'odyssée
Après avoir mis fin au siège de Troie grâce à un stratagème brillant aux conséquences dévastatrices, Ulysse et ses fidèles compagnons prennent la mer pour regagner leur foyer : Ithaque, le royaume insulaire où l’épouse du héros, Pénélope, et son fils Télémaque l’attendent. Mais son voyage de retour emprunte des routes sinueuses, d’autant plus que des forces déchaînées et des créatures hostiles s’en mêlent. Taraudé par le remords et ses propres démons intérieurs, il se prépare à des retrouvailles douloureuses et à un difficile examen de conscience.
On pensait qu’après Oppenheimer, Christopher Nolan allait baisser un peu la voilure, revenir peut‑être à un film plus intime, plus contenu, presque raisonnable. Il n’en est rien. Pour son treizième long métrage, le cinéaste britannique s’attaque au plus grand défi de sa carrière : adapter L’odyssée d’Homère sur grand écran, en Imax de bout en bout.

Nolan et L’odyssée, une longue histoire…
À mieux y regarder, avant même d’avoir vu une seule image, on pouvait déjà constater que toute la filmographie de Nolan contenait en germe les grandes obsessions de L’odyssée : l'étirement du temps, la vengeance, la mémoire perdue (ou retrouvée), le tout pour le tout d’un homme qui cherche à rentrer chez lui, comme dans Inception, Dunkerque ou Interstellar. Sans oublier la figure de l’homme hanté par ce qu’il a fait, au cœur d’Oppenheimer. En choisissant Homère, Nolan ne vogue donc pas en terrain inconnu. À l’inverse d’Ulysse, il retrouve ici une matière qui semble avoir toujours irrigué son cinéma.
Reste le vertige du projet. Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, Zendaya, Jon Bernthal, Lupita Nyong’o, Samantha Morton, Benny Safdie, Himesh Patel, John Leguizamo ou encore Charlize Theron composent le casting XXL de cette entreprise à la fois surprenante, péplum oblige, et finalement d’une cohérence absolue. Car Nolan n’adapte pas simplement L’odyssée. Il la fait sienne.
Le résultat est une relecture incroyable, personnelle et généreuse, qui s’attaque au mythe avec une audace et une maîtrise formelle époustouflantes. Les moments épiques sont légion, du Cyclope aux Sirènes, jusqu’au Cheval de Troie en point d’orgue. Mais tous s’inscrivent dans une structure déconstruite, façon Rashomon, où le récit naît d’abord de la légende rapportée, puis du souvenir, avant de se confronter à une réalité crue, sauvage, terriblement actuelle et profondément émouvante.

L'allégorie de la guerre, un récit moderne
L’odyssée n’est pas seulement un grand récit spectaculaire de vengeance. C’est une allégorie de la guerre, de ses ravages, de ce qu’elle laisse dans le corps et dans l’âme d’un homme meurtri, hanté par son passé, qui cherche, par‑delà l’orgueil, une forme de sagesse synonyme de rédemption.
Le film est d’autant plus significatif dans la trajectoire de Nolan qu’il paraît moins froid que certaines de ses œuvres précédentes. Toute l’émotion, ou presque, vient ici des personnages féminins. Anne Hathaway, Charlize Theron, Zendaya et Samantha Morton livrent des prestations époustouflantes autour d’un Matt Damon qui trouve avec Ulysse l’un des plus grands rôles de sa carrière. Si l’Oscar lui échappe, ce serait difficilement compréhensible. Même chose pour Hathaway.
Devant la caméra Imax de Nolan, les comédiens semblent tous transcendés. Pas une seule fausse note. Il serait trop long de les citer tous, mais chacun apporte sa pierre à l’édifice, au même titre que la musique, incantatoire, immersive, remarquablement amenée, qui épouse la démesure du récit sans jamais l’écraser.

Le dernier blockbuster non‑numérique de cette ampleur ?
Tout cela sans aucun effet numérique. Et c’est là que la prouesse devient sidérante. Le rendu physique du film habite chaque plan, chaque mouvement, chaque souffle. De là naît une forme de réalisme sensoriel, presque cathartique : le sentiment de vivre la même odyssée qu’Ulysse, d’en éprouver la fatigue, la peur, la violence et la beauté. La prouesse devient alors magistrale : du pur cinéma à l’ancienne, où Nolan convoque les plus grands, de Fleischer à Kubrick en passant par Ford, avec une citation directe de La prisonnière du désert. Comme le personnage de John Wayne, son Ulysse appartient à un monde en train de disparaître, coincé entre l’ancien et le nouveau.
Un peu comme Nolan lui‑même avec le cinéma. Car L’odyssée a peut‑être quelque chose du dernier grand blockbuster non‑numérique de cette ampleur à voir le jour. Souhaitons vraiment nous tromper.