Primetime
Avec son émission To Catch a Predator, Chris Hansen et son équipe dénoncent, caméras cachées à l’appui, des hommes qui contactent des mineurs sur internet dans le but d’assouvir leurs fantasmes sexuels. Fort de son succès, le programme va avoir droit à une exposition en prime time. Nous sommes en 2006 et c’est une histoire vraie…
Traumas show
La première réalisation de Lance Oppenheim fait l’effet d’une bombe, d’abord par son sujet, ensuite par ses choix artistiques radicaux, enfin par son interprétation. Présenté en compétition au Festival de Venise, à l’heure où ces lignes sont écrites, le palmarès n’est pas encore tombé, le film va certainement diviser, tant il prend le spectateur dans son piège voyeuriste pour ne le laisser respirer qu’au moment du générique final. Une apnée nauséabonde qui nous confronte à notre propre moralité, à notre voyeurisme, aux pires instincts humains, mais aussi à l’ambition et à l’hubris télévisuelle. Attention, on ne sort pas indemne de ce film.
D’entrée, le format carré de l’image, sa palette chromatique sombre et baveuse, son grain et sa constante absence de profondeur de champ emprisonnent notre regard. Nous sommes directement projetés dans l’action, face à la trash TV dans ce qu’elle a de plus abject.
Un pédophile est pris sur le fait. Après des conversations scabreuses avec une mineure, il vient la voir chez elle sans savoir que tout est filmé et que le présentateur vedette, Chris Hansen, incarné par un Robert Pattinson dément, va bientôt apparaître pour braquer sa caméra sur lui et lui demander des explications sur sa présence. C’est à la fois violent, répugnant et diablement addictif. Ces pièges télévisuels de pédophiles se répéteront au cours du récit et feront à chaque fois le même effet, tant la réalisation s’efforce d’estomper la frontière entre fiction et réalité.
Étonnamment, Lance Oppenheim ne prend parti pour aucun de ses personnages et choisit de nous plonger dans la télévision des années 2000 en braquant sa caméra au plus près de l’histoire et, surtout, de ses protagonistes. C’est souvent assez désagréable, mais c’est fait exprès.

En réalité
On pense au cinéma coup de poing de Gaspar Noé avec Irréversible, de Michael Haneke avec Funny Games, et même à Fritz Lang avec M. le Maudit. Ce qui nous est raconté est crade, l’image du film est crade et les personnages le sont aussi. Et il n’y en a aucun auquel on puisse se raccrocher. Tous sont tour à tour pathétiques, lâches, immoraux, pétris d’ambition et, le plus souvent, un peu tout cela à la fois.
Même Dan, l’appât, interprété par Skyler Gisondo, seul protagoniste qui semble avoir un semblant de moralité et dont la grande naïveté pourrait excuser certains comportements, est explosé par la dernière scène du film. C’est aussi fascinant que dérangeant, surtout que le film s’abstient bien de poser les questions. Il reste en retrait, il montre.
Et la fiction ?
Lance Oppenheim est un documentariste de formation et cela se sent. Bien que nous soyons face à une fiction, la plupart des personnes que nous voyons ont réellement existé et il est assez difficile de l’oublier, bien qu’aucune image d’archive n’ait été utilisée. Tout a été recréé pour le film.
C’est d’ailleurs un peu l’écueil de Primetime. On y retrouve certains codes des documentaires sensationnalistes à la Netflix et, in fine, le film utilise lui aussi certains des procédés mis en place par ceux qu’il raconte. Les questions de moralité, de justice et de responsabilité, c’est au spectateur de se les poser.
Le film est en fait un peu à l’image de son héros, très lâche. Il ne se positionne pas, refuse clairement d’aller questionner son personnage principal et préfère la forme au fond, ce qui, avec un tel sujet, peut laisser perplexe. Un peu comme les téléréalités d’hier et sans doute beaucoup de réseaux sociaux d’aujourd’hui.