Interview
Vince Gilligan - Breaking Bad saison 1
Fascinant et sympathique, l’auteur de Breaking Bad ne lésine ni sur les anecdotes ni sur les détails lorsqu’il s’agit d’aborder la série dont il est le génial créateur.

À quel moment avez-vous su que Breaking Bad allait être un excellent sujet de série TV ?
VG : j’aime beaucoup cette question (rires). Je ne sais pas vraiment… En revanche, ce que je peux vous dire, c’est à quel moment et comment j’ai eu l’idée de la série. Comme généralement je n’ai pas confiance en moi, je ne me suis pas dit que ça allait cartonner. Ça m’a juste intrigué.

Quand avez-vous eu cette idée ?
VG : il y a quatre ans, j’étais au téléphone avec un excellent ami, quelqu’un avec qui j’ai fait mon école de cinéma et avec qui je travaillais sur la série X-Files. À ce moment-là, X-Files venait de se terminer et nous cherchions un nouveau boulot de scénaristes. On galérait vraiment. La situation était si catastrophique qu’on a fini par en faire une blague en se demandant comment on allait bien pouvoir faire du fric pour survivre, si on n’arrivait pas à vendre la moindre ligne de scénario. On a hésité à faire le trottoir, à être recouvreurs de dettes, vendeurs de maisons, puis mon pote a lancé qu’on allait acheter un camping‑car pourri pour y installer un laboratoire de méthamphétamine à l’arrière, puis qu’on se trimbalerait un peu partout à travers le pays pour vendre la drogue de notre fabrication. Bien sûr, il déconnait et ça m’a fait rire. Mais immédiatement, je me suis demandé quel personnage de fiction pourrait bien faire ça. C’est là qu’est né dans ma tête celui qui allait devenir Walter White. Le reste appartient à l’Histoire, comme on dit !

Quels ont été vos arguments pour vendre un concept aussi sombre à une chaîne de TV ? AMC a‑t‑elle donné immédiatement son feu vert ?
VG : AMC n’a jamais été ma première idée. Je suis allé voir absolument toutes les chaînes de télévision susceptibles de dire oui à un projet aussi noir. Je suis allé voir les gens de HBO, Showtime, FX… et ils ont tous dit non.

Ont-ils précisé pourquoi ?
VG : vous savez, le plus souvent, leurs réponses sont peu détaillées. C’est comme cela que ça fonctionne dans le business des séries à Hollywood. Alors bien sûr, Breaking Bad est un sujet difficile et sombre, mais des tas d’autres séries qui ne sont pas aussi dures se font aussi recaler par les chaînes sans savoir pourquoi. En Amérique, les responsables des acquisitions ne se font jamais virer parce qu’ils ont dit non à un projet. Ils se font plutôt virer parce qu’ils ont dit oui à un programme dont les audiences ne fonctionnent pas…

Finalement, c’est AMC qui vous a contacté ?
VG : oui, la chaîne m’a demandé si je voulais bien développer Breaking Bad pour elle. J’étais quand même assez surpris de ce coup de fil. À l’époque, AMC ne diffusait que des vieux films et n’avait pas encore affiché ses ambitions créatives pour développer des séries. J’étais donc très excité, mais je ne croyais pas encore au miracle. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que leur enthousiasme était vecteur de réussite, et ils sont devenus des partenaires privilégiés et efficaces.

À ce moment‑là, Bryan Cranston faisait-il déjà partie de l’aventure ?
VG : en fait, j’avais déjà pensé lui depuis un bon moment. J’avais déjà eu la chance de travailler avec lui sur X-Files, il y a une douzaine d’années. Il jouait dans un épisode que j’avais écrit et il campait un personnage raciste, désagréable et particulièrement effrayant. Pendant tout l’épisode, il était ignoble et, à la fin, il révélait une humanité incroyable. Sa prestation était si forte que j’ai tout de suite eu envie de retravailler avec lui. Puis il est devenu une immense star aux États-Unis avec son rôle dans Malcolm, dans un registre très différent. C’est simple, il sait tout faire. Il peut être drôle, méchant, touchant et effrayant. Et je le voulais pour ma série. Quand AMC a dit oui, Bryan Cranston a suivi et nous avons commencé le casting pour trouver les autres acteurs.

Quant à Aaron Paul, on a l’impression qu’il est devenu acteur pour jouer dans Breaking Bad
VG : je suis d’accord avec vous ! Son tandem avec Bryan Cranston est incroyable. Je suis fier et chanceux de travailler auprès d’eux. La responsable de casting a trouvé des comédiens formidables dont je n’avais jamais entendu parler. C’est d’ailleurs elle qui continue de recruter les seconds rôles qui alimentent la série saison après saison. Lorsque Arron est venu faire des essais avec moi, je ne l’avais jamais rencontré auparavant, et je me suis rendu compte en le voyant, que lui aussi avait joué dans un épisode d’X-Files, écrit par mon fameux pote. À notre première rencontre, j’ai su qu’il ferait un Jesse Pinkman idéal.

Combien de saisons va durer Breaking Bad ?
VG : quand nous avons commencé à tourner, je me disais que la série pourrait durer trois ans. Aujourd’hui, je me dis que cinq serait un bon chiffre. Soyons honnêtes, c’est difficile pour tout le monde de choisir le bon moment d’arrêter. L’équipe est formidable et nous ne voulons pas tout arrêter trop tôt. Mais d’un autre côté, personne ne veut faire la saison de trop. Je garde constamment en tête tous ces éléments pour décider de la bonne date. Mais aujourd’hui, très sincèrement, je ne la connais pas.

Quand on demande à Bryan Cranston de résumer la série en une seule phrase, il réplique : « Breaking Bad, c’est un type normal qui va devenir Tony Montana »…
VG : j’adore (rires). Le sujet de la série, c’est la transformation. Comment un prof de chimie va devenir Tony Montana ! Je crois que c’est unique pour une série TV. 99% des héros TV surfent sur la même base fondatrice, et d’une saison à l’autre, évoluent très peu. Or, au départ, Walter White est un brave type qui, à la fin, sera un véritable fils de pute ! (rires).

À la fin de la saison 2, Walter White regarde un autre personnage mourir, c’est la première étape de sa transformation. À la fin de la saison 3, il franchit le Rubicon dans la noirceur. Que va‑t‑il faire dans la saison 4 ?
VG : croyez‑moi ou pas, Walter White est très loin d’avoir exprimé toute sa noirceur (rires)…

À la fin de la série, pensez‑vous que le public devra détester Walter White ?
VG : wahou… Je vais faire très attention à ce que je vais répondre, car cette question est très importante. Quand vous écrivez une série où votre protagoniste principal fait des choses très discutables, vous ne le détestez pas forcément. Or, nous allons amener Walter White dans des zones si sombres que, même si nous ne perdons pas le public, les gens vont au minimum se poser des questions. Je ne veux pas que le public le déteste, mais plutôt qu’il comprenne très bien qui il est. Il ne s’agira pas de le cataloguer 100% bad guy, mais plutôt d’avoir une vue d’ensemble de son parcours. De le comprendre et de saisir pourquoi il est devenu comme ça.

De quel personnage vous sentez-vous le plus proche ?
VG : je les aime tous comme mes enfants, mais celui pour lequel j’ai le plus de respect, c’est Hank. Hank fait tout ce qu’il peut pour être un homme bien. La pression est terrible sur lui, et même s’il fait des erreurs, qu’il a des faiblesses, il essaie inexorablement de faire le bien.

Pensez-vous que l’une des recettes du succès de la série est que vous prenez votre temps ?
VG : certainement. Cela nous permet d’explorer nos personnages et de les emmener progressivement où nous voulons. Par exemple, l’épisode La mouche est caractéristique de notre style. Mais il ne faut pas non plus perdre le fil conducteur. C’est une question de dosage. Puis, plus on est lent, une fois que l’action se déclenche, plus elle est fulgurante. Le temps est un luxe offert par la chaîne et, croyez-moi, dans un monde audiovisuel où tout le monde court très vite, nous sommes des extraterrestres.

Dans toute la saison 3, le cancer de Walter n’est évoqué que dans une seule réplique ? Est-il guéri ?
VG : non, Walter a toujours son cancer en lui. Pendant la saison 3, il a de bonnes nouvelles, mais l’ironie de sa situation, c’est que sans son activité criminelle, il n’aurait pas pu se payer d’aussi bons médecins. L’autre paradoxe du personnage, c’est qu’il est devenu un criminel parce qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre.

Maintenant qu’il va mieux, pourquoi continue-t-il sur cette voie-là ?
VG : rassurez-vous, nous n’avons pas oublié que Walter est atteint d’un cancer. Quand il va refaire surface dans la série, vous saurez que nous ne sommes pas trop loin de la fin…
Par Cédric Melon • Publié le 17/01/11
BONNES AFFAIRES
- 86 %
50 €
6.99 €
Voir l'offre