Le film s’est monté à partir d’une idée de Pierre Niney, qui voulait parler des nouveaux gourous. Comment cela s’est‑il passé ?
Oui, quand Pierre m’a parlé de son idée de film, ça m’a complètement accroché. J’ai trouvé cela extrêmement original. C’est un monde assez méconnu, un univers que le cinéma a encore peu exploré. Et surtout, c’était un sujet qui me semblait très pertinent aujourd’hui, d’autant plus au vu de la recrudescence des coachs en tout genre qui pullulent sur Internet, boostés, il faut le dire, par les réseaux sociaux.
Je suis donc allé voir Jean‑Baptiste Delafon, un scénariste dont j’aime beaucoup le travail. Je savais que la parole allait être centrale dans le film et je voulais quelqu’un qui soit aussi un excellent dialoguiste. Jean‑Baptiste l’est, assurément. Il suffit de voir son travail remarquable sur des sujets complexes comme Baron noir ou D’argent et de sang.
Ensuite, nous nous sommes documentés sur cet univers, qui m’a tout de suite passionné. À la fois en allant sur les réseaux sociaux, en regardant de nombreuses vidéos de coachs qui donnent des conseils pour tout et n’importe quoi, sur n’importe quel sujet : devenir « une meilleure version de soi‑même » ou « reprendre le contrôle de sa vie »…
Derrière ce jargon du bien‑être, il y avait tout un culte de la performance et de la réussite. C’était effrayant. Et puis, il y avait aussi les séminaires. Je m’y suis inscrit, j’en ai vu plusieurs, j’ai assisté à ces séances folles où vous avez 300 personnes rassemblées devant un coach qui parle pendant des heures. C’est extrêmement impressionnant. Il y a une dimension énergétique, électrique, cathartique même. Et je me suis dit : je veux absolument rendre compte de ça dans le film. Il y a un potentiel cinégénique et cinématographique incroyable dans de telles scènes.
Contrairement à Boîte noire ou Un homme idéal, les deux précédents films que vous avez faits avec Pierre, vous abordez ici un sujet qui peut toucher très directement le public. Les réseaux sociaux, c’est quelque chose que tout le monde connaît…
Tout à fait. C’est, pour moi en tout cas, le premier film avec un ancrage aussi concret, aussi réaliste. Il a même une dimension sociétale que je n’avais jamais abordée auparavant. C’est ce qui a fait que je me suis autant impliqué dans cette aventure. Pour la première fois, j’avais un véritable sujet de société à traiter. Et je trouvais passionnant de faire un film qui soit, en quelque sorte, le miroir de notre société.
À travers le coaching, on parle énormément de la société. Pour moi, le coaching est un symptôme des mutations à l’œuvre aujourd’hui. Comme je l’évoquais tout à l’heure : cette injonction au bonheur, ce culte de la performance… Mais c’est aussi le signe d’une société en dérive, en quête de sens. Les gens se détournent du religieux, du politique. Ils ont besoin de nouvelles figures, de personnes qui les accompagnent, et ils se tournent vers les coachs. Or, certains coachs délivrent des conseils extrêmement simplistes. Et c’est là que réside le danger. Quand on vous dit qu’il existe une clé unique pour régler tous vos problèmes, une formule magique qui s’appliquerait à tout le monde et à toutes les situations, cela devient évidemment très dangereux.
Vous avez une façon très particulière de filmer ces séminaires. On est à la fois avec le gourou, dans les coulisses, au cœur de la foule, et l’on focalise aussi sur la « cible ». Il y a de nombreux points de vue.
Le challenge était que ces séminaires constituent l’ADN du film. Il fallait donc les filmer de manière différente, leur apporter une singularité, une spécificité. Dans le premier séminaire par exemple, je voulais que le personnage de Matt fasse corps avec le groupe, avant l’échange qu’il a avec l’un des adeptes, Julien. Il y a beaucoup de plans larges où il est avec la foule. C’est un seul et même ensemble.
Dans le deuxième séminaire, on bascule davantage dans le thriller. Matt est en confrontation avec un personnage infiltré. Là, le découpage est beaucoup plus marqué, avec une steadycam. On est dans quelque chose de plus mobile, focalisé sur le visage de Matt et sur ce qu’il voit. On adopte presque le point de vue du prédateur qui encercle sa proie.
Dans le troisième séminaire, c’est encore différent. Matt apparaît comme un prédicateur qui impose sa vision à un adepte, le poussant à agir. On utilise alors un travelling circulaire, très long, qui enferme littéralement le personnage. Sous le flot incessant de paroles de Matt, l’adepte perd peu à peu son libre arbitre et se retrouve poussé à faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire. Ce mouvement crée un vertige, une logorrhée visuelle et sonore qui matérialise l’emprise.
À chaque fois, j’ai essayé de trouver une solution visuelle différente pour chacun des séminaires. Et comme vous l’avez remarqué, je voulais aussi montrer les coulisses, révéler les mécanismes de ce système. Tout cela passe par la mise en scène. C’est ce défi qui m’a énormément stimulé. Pour moi, le coach est à la fois un acteur et le metteur en scène de son propre show. Il y a donc une forme de mise en abyme avec notre métier. C’est fascinant.
Encore une fois, vous donnez au personnage incarné par Pierre, le nom de Matthieu Vasseur (ici avec deux « t »). Est‑ce par superstition ?
Non. D’abord, c’est un clin d’œil à nos films précédents, une manière d’affirmer notre complicité. Cela me semblait assez naturel, au départ, d’appeler le personnage Matthieu Vasseur. Mais si l’on analyse un peu plus, on se rend compte que ces trois films sont liés.
Ils interrogent tous la notion de vérité et de mensonge. Dans Un homme idéal, Pierre incarnait un imposteur qui volait des manuscrits. Dans Boîte noire, il jouait un lanceur d’alerte cherchant la vérité coûte que coûte. Et dans Gourou, la question de la vérité se pose à nouveau : de quelle vérité parle‑t‑on ?
À un moment du film, Matt n’utilise plus la parole pour dire des faits, mais pour mentir. Et pour lui, ce n’est pas un problème, car son objectif est d’électriser la foule, de lui donner l’énergie de se battre, de ne plus subir, quitte à s’affranchir d’une certaine vérité.
Nous vivons de plus en plus dans un monde de fausses vérités, où l’émotionnel prend le pas sur le rationnel. C’est le cas chez certains coachs, mais aussi chez certains responsables politiques. Le film ne se limite donc pas à la question du coaching : il est beaucoup plus large. Il parle, en réalité, de populisme. Et en ce sens, le personnage de Matt devient, à un moment du film, une figure véritablement trumpiste, utilisant la parole pour créer une sidération permanente et finalement, brutaliser les gens.